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Le Blog du Lions Club de Montaigu

« Laissons les fous et les audacieux s'exprimer !

3 Novembre 2014 , Rédigé par M.C. Publié dans #Lu pour vous

« Laissons les fous et les audacieux s'exprimer !
Le 30/10 à 10:52 Jean-Marc Daniel - Léo Paul Ridet

Pour bien fonctionner, une économie a besoin d’inventeurs et d’entrepreneurs qui génèrent de la croissance à long terme, estime l’économiste Jean-MarcDaniel. Qui fustige les rentes, freins à l’esprit d’entreprise et à la concurrence. Retrouvez le dossier sur les "casseurs de rentes" aux Etats-Unis, dans Enjeux Les Echos, Novembre 2014.

Enjeux Les Echos – Dans votre dernier livre, L’Etat de connivence, vous écrivez que le salut d’une économie repose seulement sur les entrepreneurs. Ne leur prêtez-vous pas trop d’importance ?
Jean-Marc Daniel – Cela fait quarante ans que nos dirigeants se trompent d’objectif. Ils affirment que la priorité c’est l’emploi, alors que le véritable enjeu, c’est la croissance à long terme. Or, pour qu’il y ait de la croissance, il faut de toute façon des entrepreneurs. Il s’agit ainsi de faciliter la création d’entreprises et de garder la fiscalité à un niveau très faible pour que les créateurs puissent tirer rapidement profit de leur initiative.
L’entrepreneur est un personnage clé parce qu’il invente l’avenir, alors que souvent les chefs d’entreprise prolongent le présent.
Laissons, parmi ces entrepreneurs, les fous et les audacieux s’exprimer ! Mais les entrepreneurs ne suffisent pas. Pour bien fonctionner, une économie a aussi besoin d’imitateurs, c’est-à-dire d’une classe de gens bien formés, des ingénieurs qui prennent le relais des entrepreneurs et légitiment leur intuition. Dans le cinéma, par exemple, les frères Lumière ont été les inventeurs, mais ils n’ont pas su être entrepreneurs. L’entrepreneur, ce fut Léon Gaumont qui fabriqua et commercialisa le matériel de projection, développa la production de films, le réseau des salles et de distribution. Et c’est lui qui a eu beaucoup d’imitateurs, dans le monde entier. Enfin, il faut une troisième catégorie d’acteurs : les savants, libres de chercher ce qu’ils veulent.
Comment la France se place-t-elle dans ces trois domaines par rapport aux Etats-Unis où l’esprit entrepreneurial est quasiment inné ?
J.-M. D. – Les Etats-Unis valorisent l’entrepreneur alors que la France forme plutôt des imitateurs, via ses écoles d’ingénieurs et de commerce, même si la situation est en train d’évoluer avec les Xavier Niel et autres Jacques-Antoine Granjon, et cette jeune génération qui rêve de monter son entreprise. Je serais plus pessimiste en ce qui concerne les savants. Sur ce plan, je dirais même que la France est très mal partie ! Jean-Marc Daniel sur l’entreprise, le profit, la concurrence.
Interview de Jean-Marc Daniel, économiste à l... par lemonde.fr Pourquoi peignez-vous un tableau si noir ?
J.-M. D. – Dans la mécanique de l’innovation, on doit distinguer deux approches : la sérendipité et la zemblanité.
La sérendipité, c’est le Post-it de 3M, la tarte Tatin ou les équations de Maxwell : c’est ce que l’on trouve alors qu’on ne le cherchait pas. Maxwell formule les lois de l’électromagnétisme au hasard de ses recherches et c’est Hertz qui, dans la foulée, met en évidence les ondes qui porteront son nom et donneront naissance à la radio hertzienne.
La zemblanité est un néologisme forgé par l’écrivain britannique William Boyd dans son roman Armadillo : on ne trouve que ce qu’on vous demande. C’est ce qui se passe dans les pays où la recherche et la science sont bureaucratisées, comme en France. Chez nous, on se focalise sur la part du PIB consacrée à la recherche alors que ce qui compte, c’est la capacité à laisser s’épanouir la sérendipité. Les Etats-Unis le font mieux que nous.
On y trouve encore des lieux de pure sérendipité, avec des donateurs capables de financer des chercheurs sans leur fixer d’objectif particulier. C’est cela qui favorise l’innovation.
Les sociétés qui bousculent le plus les règles établies, comme Uber ou Airbnb, viennent principalement des Etats-Unis. C’est là où il y a le plus de rentes qu’il y a le plus de casseurs de rentes ?
J.-M. D. – Bien sûr. Rappelons que le terme de lobbying vient des Etats-Unis, comme le concept de crony capitalism, ce capitalisme de connivence qui donne le titre à mon livre !
Le complexe militaro-industriel dénoncé par Eisenhower existe toujours, comme en témoigne la caricature d’attribution du marché des avions par le Pentagone. Mais les rentes sont de plus en plus contestées par la population qui fait pression sur le système politique pour les casser.
En 2011, le gouverneur républicain du Wisconsin, Scott Walker, s’est attaqué aux droits syndicaux dans la fonction publique. Il a remporté haut la main le scrutin de rappel (recall) organisé par ses opposants.
Cet état d’esprit a permis d’aller très loin dans l’abolition de rentes privées, comme celle du transport aérien ou des télécoms avec AT&T. Le dernier secteur à en faire les frais est la santé.
Dès son premier mandat, le président Obama a dit que si le système coûtait trop cher, c’est qu’il y avait des rentes, des oligopoles, et qu’il allait les casser. Les Etats-Unis sont très en avance sur nous. Ils n’hésitent pas à criminaliser les atteintes à la concurrence. On y va en prison pour des ententes ! Vous imaginez cela en France ?
Comment la rente s’est-elle déplacée au cours des siècles ?
J.-M. D. – Elle s’est déplacée au fur et à mesure du développement économique. Elle était au départ agricole, née du droit de propriété et garantie par l’Etat. Puis vint la rente industrielle, celle du monopole ou de l’oligopole, qui maintient des prix élevés grâce aux commandes publiques et est soutenue par un système protectionniste. C’est toute la thématique de nos « champions nationaux » dont on vante souvent l’effet positif sur l’emploi et les marges importantes, alors qu’ils écrasent l’émergence des petites entreprises. Enfin, dans notre société moderne tournée vers l’immatériel, il existe ce que j’appelle une rente de l’imposture, par laquelle certains groupes ou individus prétendent rendre des services à d’autres en leur interdisant de le vérifier et bénéficient ainsi d’un revenu non justifié. C’est le cas du trader qui jouit d’une certaine aura et qui se lance dans des spéculations irraisonnées, alors que personne ne comprend ce qu’il fait. Il sait que sa banque, devenue too big to fail, sera in fine renflouée par l’Etat en cas de pertes. En fin de compte, c’est le contribuable qui paye… Pourquoi condamnez-vous la rente d’un point de vue économique ?
J.-M. D. – Pour trois raisons. Un, on démontre aisément que plus il y a de rentes, plus les dynamiques de croissance sont brisées. La capacité à créer de la croissance à partir du capital et du travail dépend du partage de la valeur ajoutée : salaire, profit, rente. Plus la rente est élevée, moins la dynamique est importante. Deux, la rente attire mécaniquement le rentier, ce qui crée une société de routine qui fuit la prise de risque et casse l’entrepreneur. Et trois, la rente permet au producteur ou au vendeur de pratiquer des prix excessifs, au détriment du consommateur. Ce qui légitime la concurrence, c’est avant tout sa capacité à casser les prix et à augmenter de ce fait le pouvoir d’achat de la population. La préserver, c’est agir en faveur de cet acteur économique clé qu’est le consommateur. Mais la concurrence a du mal à vivre et doit être cultivée, entretenue, dans certaines conditions pour que tout le monde en voie les bénéfices. J’en vois trois, essentielles : un cahier des charges minutieux et précis à fixer aux entreprises privées, un régulateur qui en vérifie le respect et une autorité de la concurrence.
C’est à cela que se limite le rôle de l’Etat ?
J.-M. D. – L’Etat doit en faire le moins possible ! Comme l’exposait déjà en 1959 l’économiste Richard Musgrave dans l’ouvrage qui l’a rendu célèbre The Theory of Public Finance, l’Etat doit accomplir trois missions. D’abord, gérer ce que le marché ne prend pas en compte et que les économistes appellent les externalités, comme la pollution. Ensuite, assurer la stabilité de la croissance, notamment par des politiques budgétaires contracycliques. Enfin, et c’est le plus fondamental, réduire la pauvreté. L’état de concurrence doit venir au secours des pauvres et leur donner une chance. Il assurera ainsi la cohésion sociale. La véritable solidarité n’est pas d’entreprendre des actions qui abaissent la richesse, comme on le dit souvent, mais d’élever les pauvres. Que l’Etat s’intéresse aux pauvres, pas aux riches !
Dans quelle mesure les nouvelles technologies peuvent-elles casser des rentes ?
J.-M. D. – Clairement, Internet est un très bon outil pour casser les rentes. Des entreprises comme Uber ou Airbnb n’existeraient pas sans lui. Dans les deux secteurs dont dépend l’avenir de notre société, l’éducation et la santé, les nouvelles technologies vont faire bouger les lignes. Prenez les Mooc (Massive Open Online Courses) : ils ouvrent aux étudiants la possibilité d’un enseignement de qualité et leur permettent de choisir ceux qu’ils considèrent comme les meilleurs professeurs. Les Mooc représentent une alternative à l’Etat qui, selon moi, devrait totalement se dégager de l’éducation.
Mais les nouvelles technologies ne risquent-elles pas aussi créer de nouvelles rentes ?
J.-M. D. – C’est vrai, on le voit par exemple avec Google. Il prétend agir au nom du peuple américain, comme Rockefeller sous Roosevelt, mais c’est à l’autorité de la concurrence de trancher. La FTC américaine, la Commission fédérale du commerce, doit décider s’il convient de lui appliquer les mêmes sanctions qu’à Exxon, AT&T ou Microsoft dans le passé. Elle doit sans doute aussi favoriser la réémergence d’un Yahoo pour qu’il y ait une saine compétition. Aux Etats-Unis comme en France, l’Autorité de la concurrence exerce une mission cruciale. Même si certains trouvent cela grotesque, je considère que lorsqu’elle inflige une amende aux organisations de producteurs d’endives pour entente sur les prix, c’est aussi important que le pacte de responsabilité.

BIOGRAPHIE Né le 26 avril 1954 à Bordeaux, Jean-Marc Daniel est professeur d’économie à l’ESCP-Europe et chargé de cours à l’Ecole des mines de Paris. Il dirige la revue Sociétal. Spécialiste de l’histoire de la pensée économique et des politiques économiques, il a notamment publié Huit leçons d’histoire économique (Odile Jacob) et Présidence Sarkozy : quel bilan ?, avec Henri Sterdyniak (éd. Prométhée).

Dans son dernier ouvrage L’Etat de connivence , sorti le 10 septembre chez Odile Jacob, il développe l’un de ses thèmes de prédilection : en finir avec les rentes. Propos recueillis par Isabelle Lesniak et Claude Vincent

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