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Le Blog du Lions Club de Montaigu

Le goût de la liberté

13 Janvier 2015 , Rédigé par Jean-Marc Vittori Publié dans #Lu pour vous

Le goût de la liberté

Jean-Marc Vittori / Editorialiste des "Echos"| Le 12/01 à 15:48

Depuis la Révolution, la liberté politique est une obsession française. La réaction du peuple après le massacre de « Charlie » l’a ravivée. Et si les Français redécouvraient aussi les vertus de la liberté économique ? « Et par le pouvoir d’un mot, je recommence ma vie »… En ces temps bouleversants, on se prend à rêver. Et si la France, et si la République, redécouvrait ses racines les plus profondes ? Et si elle retrouvait ainsi le chemin de l’avenir ?

Liberté… C’est bien sûr le titre du poème le plus connu de Paul Eluard, écrit pendant la dernière guerre, qui s’achève sur cette promesse d’avenir. C’est la « perle rare » chantée par Georges Moustaki, perle qui lui avait fait quitter son pays pour venir en France.

C’est aussi une aspiration vitale qui est remontée à la conscience populaire avec le massacre de « Charlie ». Les millions de femmes et d’hommes qui ont marché dans les rues de Paris, Lyon, Bordeaux, Rennes et dans plus de 200 villes françaises ont bien sûr marché « contre » - contre le terrorisme, tout comme des foules nombreuses ont défilé ces dernières décennies contre le mariage pour tous, la réforme des retraites, le Front national ou la baisse des subventions aux écoles privées.

Mais cette fois-ci, les Français ont d’abord marché « pour ». Pour la liberté. Une liberté qu’ils croyaient acquise, comme ils croient que l’Europe est une cathédrale achevée et non une Sagrada Familia en chantier. Une liberté, aussi, qu’ils sacrifient parfois, sans même s’en rendre compte.

La République française s’est construite comme la patrie de la liberté - et elle est encore vue ainsi un peu partout dans le monde, comme l’ont montré les innombrables réactions de solidarité après la fusillade chez « Charlie ». Dans la devise nationale, forgée par Robespierre dans un discours de 1790, la liberté passe avant l’égalité et la fraternité. Une prééminence qui figurait déjà dans le premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme, votée dès août 1789 et rappelée dans le préambule de la Constitution de la Ve République : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ».. Son article IV précise que « la liberté consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui ». Selon son article X, « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses ». Et son article XI affirme la liberté d’expression, placée si haut par Voltaire : « tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement ».

La liberté apparaît comme une véritable obsession nationale. Au point que Karl Marx la décrit comme « l’expression française de l’unité de l’être humain ». Liberté d’écrire, de croire ou de ne pas croire, de voter… Il aura fallu près de deux siècles pour que les principes de la Révolution entrent vraiment dans la réalité. La loi sur la liberté de la presse date de 1881, la séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905, les femmes n’ont eu le droit de vote qu’en 1945 et une censure de l’hebdomadaire satirique Hara-Kiri en 1970 est à l’origine de la naissance de son successeur Charlie Hebdo.

Et contrairement à la volonté de Robespierre, ces libertés politiques majeures sont soigneusement encadrées, dès la Déclaration des droits de l’homme. Le respect des opinions est acquis « pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public ». Le droit à la parole aussi, « sauf à répondre de l’abus de cette liberté. » Le journal « Charlie » a ainsi été attaqué plusieurs dizaines de fois en justice. Il a été condamné à plusieurs reprises (mais jamais pour ses dessins touchant aux religions).

L’immense majorité des Français tiennent comme à la prunelle de leurs yeux à cette liberté tempérée par la loi. Autrement dit, les Français sont libéraux ! Encore plus surprenant : ce n’est pas forcément une injure. Mais alors, si les Français aiment tant la liberté, pourquoi veulent-ils la taillader, l’amputer, la couper en morceaux? Certains partisans acharnés de la liberté politique ne veulent pas entendre parler de la liberté des mœurs.

Pourtant, le mariage gay « ne nuit pas à autrui ». Il respecte le principe fondamental de l’article IV de la Déclaration de 1789. Ceux qui s’y sont opposés avaient donc d’autres raisons de le faire. Des raisons respectables, qui tiennent à leurs valeurs, leur culture, leur religion parfois, mais des raisons qui vont à l’encontre du principe de liberté. D’autres partisans acharnés de la liberté politique favorables à la liberté des mœurs rejettent, eux, le mot « liberté » dès qu’il s’approche de l’économie.

Souhaitable, nécessaire, vitale en politique, la liberté serait fatalement une catastrophe en économie. Le libéralisme devient ici une horreur. Les Français sont l’un des peuples au monde les plus rétifs au concept de marché, préférant l’action de l’Etat – même quand cette action échoue. La « libre concurrence » est souvent dénoncée, comme si une concurrence faussée était préférable. Cette France anti-libérale, anti-liberté, s’inscrit cette fois-ci en rupture de son histoire.

La Révolution de 1789 fut libérale en économie comme en politique. Elle a fait sauter les verrous, les protections, les rentes qui empêchaient le pays de se moderniser, de passer à l’industrie. Au XIXe siècle, l’idée de liberté était portée haut et fort par les économistes français.

Aujourd’hui, elle est souvent honnie. Et le pays préfère s’enfermer dans une déprime tenace plutôt que d’oser « libéraliser » - un gros mot. La France redécouvre que la liberté de parler, de penser, de dessiner, de caricaturer est cruciale - et c’est tant mieux. Elle pourrait redécouvrir que la liberté d’entreprendre, de rivaliser, de travailler et même de licencier sont essentielles.

Liberté, j’écrirai ton nom aussi sur les usines, sur la recherche, sur les syndicats, sur les technologies de l’information, sur le dialogue social et même sur le capital.

Jean-Marc Vittori Inséré depuis <http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0204073876114-le-gout-de-la-liberte-1082406.php>

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