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Le Blog du Lions Club de Montaigu

Admirer, oui, mais quoi ?

24 Août 2015 , Rédigé par Luc Ferry, Le Figaro 20 août 2015 Publié dans #Lu pour vous

Admirer, oui, mais quoi ?
L’été, c'est souvent l'occasion pour le vacancier de visiter des sites historiques, d'aller au musée, au théâtre, au concert, bref de découvrir des oeuvres d'art et des objets d'« admiration ».
Jusqu'au XVIIe siècle, le mot est simplement synonyme d'étonnement. Voici, à titre d'exemple, la définition qu'en donne encore Descartes : « L'admiration est une subite surprise de l'âme qui fait qu'elle se porte à considérer avec attention les objets qui lui semblent rares et extraordinaires. »
En quoi elle est à ses yeux, comme déjà pour Platon, une des origines de la philosophie. Au fil des siècles, le concept va s'enrichir de significations nouvelles pour désigner finalement davantage que l'étonnement ou la surprise. Le sens ancien demeure, mais s'y ajoute l'idée que les objets de l'admiration sont source de joie. Ce qui, pourtant, ne va nullement de soi.
En effet, nous n'admirons guère que ce qui nous dépasse, ce que nous serions incapables de faire par nous-mêmes, On admire un être d'exception, on applaudit les performances et le talent d'un artiste de génie, voire d'un sportif de haut niveau, non point du tout parce que nous les égalons, mais au contraire parce qu'ils nous surpassent.
Ce qu'on admire sans réserve, c'est ce qui est transcendant, extérieur et supérieur à nous et qui, par là même, nous fait en quelque façon échapper à l'ego, nous pousse vers une espèce d'abnégation, de sortie de soi.
La question s'impose alors : pourquoi ce qui nous fait nous sentir moindre, inférieur, ce qui nous écrase de sa supériorité, nous donne-t-il malgré tout un sentiment de joie ? Pourquoi ne pas plutôt détester tout ce qui nous rappelle notre médiocrité, tout ce qui tend à nous rapetisser ? La réponse s'impose, elle aussi : l'admiration, par-delà notre infériorité, nous donne le sentiment de participer malgré tout au grandiose, ne fût-ce que par la compréhension que nous en avons, et cette participation nous rend heureux dans la mesure où elle suscite en nous une certaine forme d'enthousiasme, au sens étymologique du terme : en théos, être plongé dans le théos, dans le divin.
Mais il y a plus : cette participation au sacré, ici entendu au sens large, comme ce que nous sacralisons parce qu'extérieur et supérieur, sinon aux hommes en général, du moins au commun des mortels, nous fait entrer dans une sphère qui échappe à l'empire de l'éphémère. C'est en ce sens, par exemple, que Spinoza prétend que lorsque nous parvenons à l'amour intellectuel de Dieu, à ce qu'il appelle la « connaissance du troisième genre », lorsque nous participons enfin au divin, nous « sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels ».
Certes, nous allons mourir, éternité et immortalité ne sont pas synonymes, mais une partie de notre être n'en participe pas moins de l'admirable nature du divin cosmos. Ce qui nous conduit insensiblement vers la question cruciale : que pouvons-nous encore admirer dans un univers démocratique et laïque, de part en part voué à la déconstruction de toutes les figures du sacré, de toutes les formes de transcendance ? Ne conduit-il pas, sécularisation oblige, vers une éclipse des objets traditionnels de l'admiration ?
Si la démocratie implique une certaine forme de platitude, pour, ne pas dire de vulgarité, comment l'admiration pourrait-elle survivre à la disparition des grands hommes comme à celle des transcendances cosmologiques ou religieuses traditionnelles, voire à celles qu'incarnaient encore tant bien que mal les idées de patrie et , de révolution ?
Bref, si l'on admire d'abord et avant tout ce qui est grand, ce qui sort de l'ordinaire, ce qui n'est pas commun, mais extérieur et supérieur à nous, que peut-il subsister encore d'admit-able dans un monde de part en part situé, comme disait Blum, « à l'échelle humaine » ?
Nos pessimistes feront leur miel de ce constat. Il n'empêche, je continue de penser, comme le Chœur dans l'Antigone de Sophocle, que « s'il est beaucoup de choses admirables en ce monde, la plus admirable entre toutes est l'homme lui-même » quand il s'élève au-dessus du lot.
Comment ne pas admirer Churchill et de Gaulle quand ils se dressent contre l'horreur nazie, Garcia Marquez, Philip Roth, Ravel ou Stravinsky quand ils nous offrent des chefs-d’œuvre, le Pape quand il chasse à son tour les marchands du temple et prend le parti des plus humbles ou, plus simplement encore, les Français, quand par millions ils défilent pour la démocratie, contre l'islamonazisme ?
En quoi le pessimisme, même s'il se vend bien, reste à mes yeux la maladie du siècle, J'y reviendrai. Luc Ferry
Le Choix de ces articles est de ma responsabilité, il n'engage que moi et non l'ensemble de notre Club. M.C.

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