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Le Blog du Lions Club de Montaigu

L'Ubérisation du Monde Chronique du Figaro par Luc Ferry du 4 février 2016

8 Février 2016 , Rédigé par Luc Ferry Publié dans #Lu pour vous

D’abord, évitons de confondre «ubérisation» et digitalisation. Ensuite, cessons d'affoler les foules en faisant croire que les innovations technologiques vont anéantir le travail salarié et la croissance.
En réalité, si de nombreuses tâches répétitives sont « digitalisables », il s'en faut de beaucoup que tous les métiers le soient. Pour le comprendre, précisons le sens de ces mots barbares, encore tout nouveaux dans le langage courant.
« Ubériser, ce n'est pas digitaliser, c'est mettre un bien privé sur le marché de particuliers à particuliers en court-circuitant les corporations de professionnels. C'est ce qui se passe avec Uber, ou encore avec Airbnb, des applications qui permettent de mettre sa voiture ou son appartement à la disposition d'un autre particulier moyennant finance. Cela, certes, est rendu possible grâce à des plateformes adossées à la révolution digitale, mais cette opération commerciale ne relève pas pour autant de la digitalisation à proprement parler.
En revanche, l'automatisation de certaines tâches en fait partie, par exemple, trier un fichier d'adresses, ce qu'une secrétaire faisait « à la main » il y a dix ou quinze ans encore, et que n'importe quel ordinateur accomplit aujourd'hui en moins d'une seconde.
Le métier de secrétaire disparaîtra-t-il pour autant ? Certainement pas. Bien entendu, nombre d'activités seront automatisées par la numérisation, mais plus rarement les métiers eux-mêmes.
Les secrétaires continueront d'exister, simplement, elles s'occuperont d'autre chose pendant que l'ordinateur les débarrassera de pensums mécaniques, du reste fastidieux et dépourvus d'intérêt.
Selon un rapport que McKinsey a consacré en novembre dernier à ces sujets, 45% des tâches pourront ainsi être automatisées dans un avenir proche, mais seulement 10 % des métiers, ce qui relativise de beaucoup les thèses à la mode sur la fin du travail.
Ce qui est probable, en revanche, c'est qu'un manque de formation et d'adaptation des individus au marché, associé à un déficit de flexibilité, créera sans cesse plus du chômage, comme c'est d'évidence le cas dans la France d'aujourd'hui.
Pour autant, le problème n'a rien ni de structurel, ni d'irréversible, et si nos gouvernants avaient eu le courage de prendre les bonnes décisions durant les dix dernières années, la France serait dans le lot commun des pays européens qui ont réussi à régler la question, comme l'indiquent les chiffres d'Eurostat.
Ni Uber, ni les robots ne sont donc près de détrôner Schumpeter.
Comme le grand économiste l'avait compris, la logique du capitalisme est d'abord celle de la « destruction créatrice ».
En d'autres termes, ce sont les innovations technologiques qui tirent la croissance, ce sont elles qui nous tentent par des produits nouveaux, mais qui, au passage, détruisent aussi des emplois « dépassés », le pari étant que ces derniers seront remplacés par d'autres, créés justement par les innovations.
Pour ceux qui sont attachés au monde ancien, comme c'est le cas des taxis aujourd'hui, la logique de l'innovation et de la concurrence apparaît inévitablement comme insupportable.
De là les révoltes qui ont toujours accompagné le progrès technique, depuis les luddites anglais de 1811 jusqu'à nos taxis en passant par les canuts lyonnais de 1831, ces ouvriers tisserands qui s'en prenaient aux machines à tisser, qui les        « sabotaient » en y jetant leurs sabots pour les détraquer, parce que, de leur point de vue, elles ne faisaient que détruire leurs emplois.
L'innovation, qui est en soi une bonne chose, n'en était pas moins pour eux l'adversaire par excellence, le spectre du chômage. Peut-être créait-elle de nouveaux emplois (ne serait-ce que ceux des artisans qui allaient construire les machines), mais ils ne seraient pas pour eux, car ils demanderaient de toutes autres compétences, ne seraient pas forcément situés à proximité de leurs lieux de vie, etc.

Ceux qui, dans le processus de destruction créatrice, sont happés par le moment de la destruction ne peuvent donc pas être rassurés par l'évocation du second moment, celui de la création, puisqu'il ne leur est que très rarement destiné. Sans doute faut-il, d'un point de vue social, trouver des compensations pour les taxis.

Reste qu'interdire ou entraver Uber serait absurde du point de vue des chauffeurs comme des utilisateurs. Tous seraient gravement pénalisés par la disparition d'un service bien supérieur à celui qu'offre une corporation qui, protégée durant des années par une absence totale de concurrence, n'a su ni s'améliorer ni s'adapter.

Le Choix des articles de "Lu pour vous" est de ma responsabilité, il n'engage que moi et non l'ensemble de notre Club.  M.C.

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