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Le Blog du Lions Club de Montaigu

La grande peur de l’autonomie

22 Août 2016 , Rédigé par Eric Le Boucher les Echos Publié dans #Le Club de Montaigu

La grande peur de l’autonomie

Toute la politique française se noue depuis vingt ans autour de l’évolution de l’autonomie individuelle. L’opinion se partage entre ceux qui y voient une opportunité de réussir sa vie, et ceux qui y voient une aliénation.

L'impossibilité des réformes, les grèves, la fuite dans la nostalgie, tout le malaise français tourne autour d'un même mot : l'autonomie. Le besoin de liberté est une constante partagée par tous mais en même temps l'autonomie suscite des peurs, celle de l'individu livré à lui-même devant des forces qui risquent de le dépasser, celle du salarié seul devant le patron.

Toute la politique française se noue depuis vingt ans autour de l'évolution de l'autonomie individuelle. L'opinion se partage entre ceux qui y voient du bien, une opportunité de réussir sa vie, et ceux qui la redoute et y voient au contraire une aliénation.

L'autonomie des individus dans la société devant leur destin est une caractéristique clé qui ne date pas d'hier. Toute l'histoire humaine se lit au travers du prisme de l'émancipation étape par étape, la sortie des cavernes de la nature, la distance vis-à-vis des dieux, la conquête des droits face aux rois.

Les révolutions furent faites en son nom, la décolonisation des Etats américains, les Lumières de 1789, les désirs de Mai 68. Mais le besoin de liberté trouve aujourd'hui un nouveau et considérable terrain d'extension : le travail.

Le passage d'un capitalisme fordien, des grandes usines et de la consommation de masse, à un capitalisme schumpétérien de l'innovation et de la consommation de la qualité, transforme du tout au tout le rapport à l'autonomie.

Le fordisme restait une organisation du monde d'hier, hiérarchique, militaire, où l'obéissance était la loi. Les avantages étaient nombreux : l'obéissance est aussi un confort, la fraternité ouvrière était réelle, semblable à celle des soldats. La solidarité était organisée par un Etat assurant aux blessés de la vie ce qu'il devait aux blessés des champs de bataille.

En France, la solidarité est imprégnée d'égalitarisme. Soldats au front tous égaux. Salariés au travail tous pareils. Les différences sont gommées. Les compétences sont mesurées à l'école, dans la grande machine à sélectionner les officiers, mais c'est fait entre 8 et 20 ans, une fois pour toutes. Ensuite, chacun sa place, comme dans l'Ancien régime, mais tout le monde a gagné la noblesse d'un statut : cheminot, fonctionnaire, métallo, électricien. Avec des droits spéciaux attachés

De tout cela, se dégage une chaleur collective, maintes fois chantées par les ritournelles populaires. Incontestablement, les Français réussissaient dans le fordisme car ils s'y trouvaient bien.

Le schumpéterisme vient casser le beau et chaleureux modèle. L'individu n'est plus appelé à obéir, à remplir son travail avec ses camarades, il est appelé à inventer, à s'impliquer, à innover, à créer, à rivaliser d'ingéniosité avec ses anciens camarades. Tout s'écroule, comme l'explique dans un article lumineux le sociologue Alain Ehrenberg (1).

D'abord l'individu lui-même qui est « sommé » d'être individuellement bon. D'où la multiplication de pathologies psychologiques nouvelles (la dépression, les « souffrances » au travail). Ensuite « le lien social » au travail qui est déficelé, pire, le libéralisme (nom courant du schumpérérisme) s'emploie à créer de la compétition entre les uns et les autres, moteur de la « déliaison sociale ».

Alain Ehrenberg ajoute deux crises fondamentales pour compléter le tableau : « la solidarité à la française » est mise à mal au moment où l'Etat-providence perd ses moyens et son efficacité et, pire du pire, « l'égalité à la française » se dissout également puisque les inégalités des compétences entre employés, qui dans l'appareil fordiste étaient soigneusement cachées sous le collectif, réapparaissent au contraire au premier plan.

C'est décrire-là le gros nœud serré du drame français. Le besoin d'autonomie de tout un chacun va naturellement croissant dans une société de la connaissance où les études sont prolongées, mais il cause une remise en cause irrémédiable du modèle d'hier et il creuse la fracture radicale : une partie de la population prend espoir, l'autre prend peur.

Etre enfin autonome, la première population voit sauter les carcans hiérarchiques, se réjouit de la fin du travail répétitif et invente une nouvelle manière de parler aux collègues, selon le modèle californien coopératif, bref casse le fordisme de papa avec une énergie jubilatoire. La seconde s'épouvante, se replie dans la nostalgie des trente Glorieuses et fonce tête baissée chez les populistes.

Cette dernière partie de la population est-elle même sécable en deux. D'abord il y a les faux paumés, les profiteurs des avantages acquis du fordisme. Ils sont forcément nombreux en France. Ceux-là pourraient fort bien accepter une autonomie dans leur job, ils refusent par intérêt, par dogmatisme, par flemme ou les trois à la fois.

Puis, il y a les vrais paumés, les sans-diplôme, les handicapés de l'internet, ceux qui à tort ou à raison semblent incapables de prendre le contrôle de leur vie et ceux qui doutent d'eux-mêmes. Cette fraction des Français n'est pas négligeable : il faudrait la mesurer avec précision, elle représente sans doute un quart de la population.

Le débat en France doit cesser d'être polarisé par « la souveraineté », ou « l'identité française » et de poser comme possible d'échapper à la mutation fondamentale de l'autonomie du travail, grâce à du protectionnisme. Mettre en avant les « perdants » de la mondialisation revient aujourd'hui à défendre en réalité les métiers d'hier et les avantages des hiérarques du vieux modèle.

Le combat des populistes n'est que nostalgique, il sera perdu. En revanche, il faut s'occuper des vrais paumés, ceux qui n'ont pas la capacité de prendre leur vie en main. Ce combat-là est très compliqué, mais c'est le combat de l'avenir.

(1) Le drame français des grands souvenirs : un culte réactionnaire du passé. Alain Ehrenberg. Telos.eu.com 17 juin.

Eric Le Boucher / Editorialiste des Echos Le 07/07/2016

En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/
*Cet article paru dans « Les Echos » du 7 juillet dernier me semble bien poser l’état actuel du monde occidental et de la France en particulier, en effet ce malaise que certains de nos concitoyens ressentent et expriment semble bien être ce sentiment de ne plus avoir de « garde-fou », cette autonomie fait peur à un certain nombre de personne, et pas seulement des personnes âgées !
Notre pays a multiplié les aides de toutes sortes, afin de gommer par des avantages sans contreparties et non financés les changements provoqués par l’évolutions des avancées technologiques qui se sont produites à partir des années 1980 et amplifiés de façon quasi exponentielles dans ces dernières décennies et ce n’est pas fini !
Ces évolutions fulgurantes produisent dans un 1er temps du chômage car il faut de la main-d’œuvre formées aux nouveaux métiers, certains s’y adaptent.. D’autres pas !
Une large partie de nos jeunes générations s’engouffre dans les opportunités produites par cette nouvelle société.. Qui n’est certes pas sans risques…. Mais est aussi prometteuse et enthousiasmante. D’autres ne s’habituent pas à cette nouvelle vie faite de liberté, sans doute, mais aussi de risques et surtout sans visibilité et ne permettant pas facilement (à leurs yeux) d’avoir des projets personnels à long terme.
Pourtant, je pense pour ma part qu’il n’y a pas d’autres issus, il faut s’adapter et sans doute aussi que les aides soient elles aussi, justement réparties et données à bon escient ! M.C.

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