Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Le Blog du Lions Club de Montaigu

Pourquoi j'aime (malgré tout) le monde moderne

30 Août 2014 , Rédigé par M.C. Publié dans #Lu pour vous

Pourquoi j'aime (malgré tout) le monde moderne
CHRONIQUE de Luc Ferry (Le Figaro du 21 août 2014)
Conversation, tout récemment encore, avec Pascal Bruckner dont j'ai trouvé le dernier livre, « Un bon fils », épatant. Il y évoque sa rencontre et son amitié avec Finkielkraut, quelqu'un que j'estime moi aussi. Il se demande néanmoins pourquoi il ne parvient pas à partager son pessimisme hyperbolique et, sur ce point encore, je me sens proche de Bruckner.
J'observe d'ailleurs que la critique de la modernité est devenue un « Lieu Commun » de l'univers intellectuel. Elle anime désormais une pléiade de contemporains, depuis le regretté Philippe Muray jusqu'au talentueux Régis Debray en passant par notre jeune académicien. Et comme Bruckner, je m'interroge : d'où leur vient cette aversion poux l'époque ?
Par-delà leurs différences, parfois même leurs différends, ils ont en commun de n'y voir que déréliction éclipse du grandiose, effondrement de l'humanité dans l'affairisme américanisé, déclin des transcendances, victoire des communautarismes, des écrans sur les écrits, de la communication sur l'information, de l'immédiateté sur les médiations, de la vitesse sur la lenteur, de la démocratie sur la république, etc.
Tout n'est pas faux, bien sûr, dans leur diagnostic, mais, pourquoi, à l'instar de la « conscience malheureuse » que décrivait si bien Hegel, ne voir dans l’histoire que s’effondre et meurt, jamais ce qui surgit et prend vie ?
Il me semble qu'à force de s'en prendre, fût-ce à juste titre, à l'écume des choses, aux traits les plus superficiels du temps présent, ils finissent par se prendre à leur propre jeu, à tenir la surface pour le fond, l'accident pour l'essence. Certes, je concède bien volontiers que les transcendances traditionnelles, celles du divin, de la patrie ou de la révolution, celles qui fournissaient des grandes causes et du sens, ce que Debray appelle des « médiations », ont tendance à s'éclipser. Du moins en Europe, car dans le reste du monde, hélas, elles continuent à porter la mort avec une fureur inégalée.
Voyez le Moyen-Orient, le Mali, la Libye, la Centrafrique, la Syrie, l'Irak, voire l'Ukraine, où les passions patriotiques et religieuses poursuivent leurs ravages et continuent de susciter guerres civiles et massacres en tout genre. N'est-ce pas déjà une raison pour nous réjouir que, chez nous au moins, les fondamentalismes et les nationalismes au nom desquels on extermine à tour de bras, mais aussi les âneries mortifères du castrisme, du trotskisme et du maoïsme aient enfin disparu ?
« Quoi qu'en disent les extrêmes, qui ont en commun avec nos intellectuels critiques la haine du libéralisme, c'est la personne humaine qui, dans nos démocraties libérales, est devenue sacrée »
Mais il y a plus. À l'encontre de mes collègues, je ne pense pas que nous vivions le désenchantement du monde, la liquidation du sacré, pas même l'affaissement de la démocratie en « médiacratie » ; Pour autant que ces traits de l'époque y soient bien présents, ils n'en constituent, qu'un aspect, pas le caractère essentiel.
Or, si la philosophie est d'abord, comme l'écrivait Hegel, « son temps saisi dans la pensée », elle ne peut ni ne doit s'en tenir aux phénomènes les plus visibles et les plus manifestes. Ce que nous vivons, du moins sur notre Vieux Continent, n'est pas, à tout le moins pas essentiellement, de l'ordre du « déclin de l'Occident », selon le thème bien connu avec lequel nos pessimistes ne cessent de flirter. Non, ce que nous vivons, c'est plutôt, par-delà les niaiseries et la vulgarité de l'époque que je ne songe pas à contester, quelque chose d'infiniment plus profond : l'émergence d'une nouvelle figure du sacré, ce que j'appelle le « sacré à visage humain » ou la « divinisation de l'homme ».
Faites vous-même cette expérience toute simule. Posez-vous sérieusement la question la question suivante, en apparence un peu étrange, peu ordinaire, mais en réalité lourde de sens pour qui ou pour quoi seriez- vous prêt à risquer votre vie ? En d'autres termes, que considérez-vous comme sacré, au sens propre, comme digne de sacrifice ?
Quoi qu'en disent les extrêmes, qui ont en commun avec nos intellectuels critiques la haine du libéralisme, c'est la personne humaine qui, dans nos démocraties libérales, est devenue sacrée. On les dit souvent « individualistes » , égoïstes et dures, mais c'est sans réfléchir, sans comparer avec d'autres régimes dans l'histoire et la géographie. Car si l'on compare nos sociétés aux autres, à toutes les autres en vérité clans l'espace et le temps, elles sont d'évidence les plus libres et les plus douces que l'humanité ait connues.
En clair, nous sommes aux antipodes de « l'État islamique » qui dévaste aujourd'hui l'Irak. Je comprends parfaitement le mépris pour la vulgarité de la culture de masse comme pour les impostures du modernisme, reste que, tout bien pesé, c'est malgré tout avec reconnaissance que je vis dans une époque et un continent où nous pouvons écrire, aimer et penser en toute liberté comme jamais ailleurs, ni avant.
Voilà pourquoi, du reste, il est exaspérant de voir nos dirigeants politiques incapables, depuis des décennies maintenant, d'engager les réformes courageuses qui seules permettraient d'éviter à notre civilisation d'être balayée par les nouveaux entrants.
Je souscris complètement à cette approche de notre monde, cela n’étonnera pas ceux qui me connaisse et qui savent que si je n’adhère pas à tous ce que le monde d’aujourd’hui nous apporte, je m’y trouve mieux que dans celui de ma jeunesse ! M.C.
Lire la suite